Le bel étalon s'énerve : attaché au van qui l'a amené ici, il bouge, s'impatiente. Hier, il n'a pas pu être sorti bien longtemps. Il sait ce qu'il fait là. On le détache, le rattache, le selle, le bride, s'occupe de lui, et peu de caresses viendront l'apaiser, le calmer.
C'est alors qu'on le fait tourner, longtemps, il sent le stress de son entraîneur, il ne reconnaît pas son propriétaire et c'est la première fois qu'il voit son jockey. Il tourne, tourne et tourne encore. Devant lui, derrière lui, des chevaux marchent également, eux aussi paraissent nerveux. Tous marchent vite, bougent, donnent des coups de tête.
Enfin, le cheval entre en piste. Il sent le départ approcher. Il sait quand démarrer, il n'attend que ça.
Tout à coup, les chevaux partent. L'étalon à la robe alezane galope à folle allure. On n'entend plus le bruit de la foule mais le bruit sourd des sabots frappants l'herbe avec puissance. Les muscles se gonflent, se tendent sous la peau. L'air frappe ses tempes. Son corps commence déjà à se mouiller de sueur. Mais il ne le sent pas. Ce qu'il sent, c'est ce bonheur d'être enfin parti, d'être là, sur la pelouse. Il court, court, parce qu'il en a besoin, parce qu'il ne peut plus s'en passer. Il court, il va vite, de plus en plus vite. Il sent son souffle chaud. Le râle chaud et fort des autres chevaux traduit leur puissance. Puis le son diminue, diminue et s'amenuise, s'amenuise et devient faible. Il n'entend plus que son c½ur battant, ainsi que les frappes rythmés de ses sabots. Il oublie où il est, ce qu'il est, il oublie le voyage dans le van, le stresse, la foule dans les gradins. Il est devenu sourd. Il ne sent plus le poids de son cavalier. Il est léger et il vole. Il ne sait plus vraiment pourquoi il galope. Il ne voit que l'étendu d'herbe devant lui. De l'herbe, et aucun concurrent.
Et enfin, il entend la foule hurler, le bruit lui revient, les autres chevaux, les hauts parleurs. Son jockey a pris les rênes d'une seule main et a levé le bras. Ce dernier lui tapote alors l'encolure fumante. Il ralentit, se détend, se repose peu à peu, reprend son souffle, reprend son rythme. Il a gagné. Il sent le bonheur des hommes autour de lui. Mais il ne comprend pas. Il sait qu'il retournera dans le van, puis dans son box réconfortant. Et il continuera à vivre de la même façon.